Au-delà du choc des chiffres de l’Église, l’angle mort des violences sexuelles intrafamiliales
- il y a 7 heures
- 3 min de lecture
Ce 19 août 2026, ARTE publie sur Facebook :
« Depuis 1950, en France, au moins 330.000 enfants ont été victimes d’abus sexuels dans la sphère de l’Église catholique. »
La chaîne invite à voir ou revoir le documentaire réalisé en 2023 par Helmar Büchel, Abus sexuels – Péché mortel dans l’Église, rediffusé le 3 août dernier.
Ce chiffre m'a arrêtée : 330.000 victimes entre 1950 et 2020 : c’est considérable.
Il m’a aussi conduite à m’interroger : que représentent ces 330.000 victimes dans l’ensemble des violences sexuelles subies par les enfants en France ?
Cette estimation provient de l’enquête menée par l’Inserm pour la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église, dite Commission Sauvé.
L'enquête estime à environ 216.000 le nombre de personnes victimes de prêtres, religieux ou religieuses. L'estimation atteint 330.000 lorsque l'on inclut les laïcs intervenant dans le cadre de l’Église.
Ce scandale systémique est aujourd’hui bien établi : abus d’autorité et de confiance, silence, protection ou déplacement des auteurs, défaut de considération pour les victimes.
Mais la même enquête Inserm estime à environ 5,4 millions le nombre d'adultes vivant en France ayant subi des violences sexuelles avant 18 ans, tous contextes confondus.

Parmi les personnes interrogées :
4,6 % des femmes et 1,2 % des hommes déclarent avoir subi des violences sexuelles commises par un membre de leur famille ;
en incluant les proches ou amis de la famille, ces proportions atteignent respectivement 6,8 % et 1,9 %.
La famille et son entourage constituent donc un cadre majeur de ces violences - et, pour les femmes, le premier. Source : INED–Inserm
Les estimations concernant l’Église sont incluses dans le total général. Les victimes de prêtres, religieux ou religieuses représenteraient environ 4 % de l’ensemble des victimes; celles d’une personne liée à l’Église catholique, environ 6 %.
Ces proportions ne diminuent en rien la gravité des faits. Elles permettent seulement de les situer.
Aujourd’hui encore, la CIIVISE estime que 160.000 enfants sont victimes chaque année de violences sexuelles en France (1 sur 90), dont environ la moitié d’inceste.
Ces chiffres ne disent toutefois rien de la durée des violences. Dans la sphère familiale, celles-ci commencent souvent plus tôt et se répètent davantage sur plusieurs années. L’enfant peut vivre quotidiennement auprès de son agresseur et dépendre de lui affectivement et matériellement. Le lien familial ajoute ainsi une emprise particulière, faite d’autorité, de confiance, d’affection et de loyauté contrainte.
Pourquoi les 330.000 victimes de la sphère catholique ont-elles davantage marqué les esprits ?
Parce que cette estimation a été produite par une commission spécifiquement consacrée à l’Église et qu’elle mettait en lumière la responsabilité d’une institution identifiable, organisée et porteuse d’un discours moral.
Les familles, elles, ne constituent pas une institution unique susceptible de faire l’objet d’une enquête centralisée sur leurs propres pratiques. Les violences restent dispersées en millions d’histoires privées, souvent tues. Les responsabilités liées à leur détection et à leur traitement sont elles-mêmes réparties entre la justice, la santé et la protection de l’enfance.
Le problème, à mes yeux, n’est bien sûr pas que l’on ait trop parlé des victimes de l’Église. C’est que la prise de conscience des violences intrafamiliales reste très tardive au regard de leur ampleur.
En janvier 2026, l’Assemblée nationale française a créé une commission d’enquête parlementaire spécifiquement consacrée au traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses commises par des parents contre leurs enfants.
Elle a examiné l’ensemble du parcours, depuis le premier signalement jusqu’à l’issue des procédures : recueil et prise en compte de la parole de l’enfant, décisions de protection, articulation entre justice pénale et justice familiale, ainsi que situation des parents — notamment des mères — qui tentent de protéger leur enfant. Son rapport a été adopté le 1er juillet 2026.
La création si récente d’une commission parlementaire consacrée spécifiquement à cette question dit peut-être à elle seule notre difficulté collective.
Pourquoi la mise en sécurité conservatoire d’un enfant, lorsque des indices sérieux font craindre un danger, est-elle encore trop souvent confondue avec une condamnation pénale anticipée ?
Le constat français pose une question directe pour la Belgique.
Nous disposons de dispositifs de terrain anciens et précieux : les équipes SOS Enfants, l’Aide à la jeunesse et les Vertrouwenscentra Kindermishandeling, notamment. La police, le parquet et les services de protection peuvent également intervenir lorsqu’un enfant est en danger.
Mais les compétences et les données restent dispersées entre plusieurs niveaux de pouvoir. Je n’ai pas trouvé d’enquête nationale de prévalence comparable à l’enquête Inserm-CIASE.
C’est peut-être la première question à poser : comment conduire une politique à la mesure du phénomène sans disposer d’une vision nationale consolidée ?
La protection des enfants devrait susciter la même détermination collective, que l’agresseur soit un prêtre, un éducateur, un proche ou un membre de la famille.



Commentaires